Daniel Gueguen

A la veille de la rentrée des classes chaque élève aspire aux meilleurs crayons et aux meilleurs cahiers. Plus que de son standing, il y va de son efficacité. Pour un esprit d’enfant avec un beau crayon sur un beau cahier on écrit beaucoup mieux, on fait moins de fautes, on progresse mieux. Dans une étonnante symétrie, le Parlement européen attend lui aussi que la société, donc les électeurs – et les contribuables – lui offrent les meilleurs outils non pas tellement pour son rayonnement international, mais pour sa capacité à adopter des lois efficaces votées dans la transparence et le respect démocratique exigé de toute gouvernance moderne.

Ainsi de Traité en Traité, le Parlement européen a gagné des galons. Simplement consulté sur les dossiers, il est devenu colégislateur au même rang que le Conseil des Ministres émanation des 28 Etats membres. A chaque étape, le Parlement s’est étoffé en personnel et en infrastructures. C’est ainsi que fût édifié à Strasbourg en 1999 un magnifique hémicycle destiné aux sessions plénières tandis que Bruxelles hébergeait les Commissions techniques et la routine parlementaire au quotidien. Dans le même espace de temps, et poussé par l’ambition de devenir LE siège du Parlement, Bruxelles (ce mot regroupant certains élus européens, les édiles locaux, et les sociétés de construction) s’est mobilisé pour avoir un second hémicycle, encore plus imposant, appelé non sans raison le Caprice des Dieux et destiné à couper le cou à la branche provinciale de son activité législative, je veux dire Strasbourg.

 

Un Caprice des Dieux très … capricieux !

Or, voici qu’en cette fin septembre diverses indiscrétions venues du Parlement ont été publiés d’abord par Politico l’agence de presse bien connue, puis et avec davantage de détails, par le quotidien belge Le Soir. A l’extrême surprise des lecteurs on y apprend que le Parlement européen version Bruxelles construit voici à peine 20 ans est au bord de la ruine. Non pas de la ruine financière, il coûte plus de 1,800 milliard d’euros par an (soit 3,5 fois le coût déjà très élevé de l’Assemblée Nationale française), mais de la ruine architecturale. Selon les auteurs de la note citée par les deux organes de presse, les locaux du Parlement seraient dans un « état de délabrement » nécessitant une « rénovation complète ». Les plus anciens sur la scène bruxelloise se souviendront des multiples soupçons de corruption et des multiples malfaçons ayant accompagné la construction de ce Caprice des Dieux devenu obsolète et quasi destiné à la déconstruction en moins de 20 ans, sans que d’ailleurs aucun des auteurs de la note ou des articles la résumant ne s’en offusque.

 

Mais il y a pire, …

Après avoir considéré comme une évidence la rénovation des bâtiments du Parlement à Bruxelles, la note – telle un Minotaure assoiffé d’espaces et de pouvoir – réclame de nouveaux bureaux, de nouveaux espaces, de nouvelles structures destinés aux futurs députés des futurs Etats membres (malgré l’absence de toute échéance réaliste). Pour les réceptions des VIP on souhaite « un lieu idéal ». Tant qu’à faire les rédacteurs de la note entendent s’approprier le parc Léopold tout entier avec la Bibliothèque Solvay, le bâtiment Brulabo superbe construction art nouveau et mon cher Musée Wiertz si important pour la compréhension de l’art fin-de-siècle.

On pourrait en sourire, si une autre réflexion ne venait à l’esprit : grossir, oui, mais pour quoi faire ? Car en même temps que le Parlement européen à Bruxelles exige de la logistique, du personnel et des budgets, le moins on entend le son de sa voix. La généralisation de la pratique des trilogues limitant l’activité législative à des conclaves restreints, non publics et sans débat en séance plénière conduit à se demander à quoi les députés qui ne participent pas aux trilogues occupent leur temps ! Et ce d’autant plus que la Commission Juncker a retiré nombre de textes de l’agenda législatif dans la louable intention de « légiférer mieux ». L’on observe, en outre, depuis des mois une grande atonie du Parlement et un silence profond chez beaucoup de députés dont les ténors bien connus ont – à l’exception de l’un ou l’autre – quitté le Parlement, pris leur retraite ou n’ont pas été réélus. Que pense en profondeur et que propose le Parlement pour le grand projet de la Commission Juncker ? Pour les migrants ? Pour le référendum britannique ? Mystère ! Hormis des déclarations isolées, le Parlement européen n’a pris de position claire sur aucun de ces sujets.

 

Haro sur Strasbourg !

Hasard du calendrier, c’est le jour même où ces articles paraissent que la Ville de Strasbourg annonce l’organisation d’une Conférence de presse à Bruxelles le 21 octobre 2015 (de 10 h 30 à 11 h 30 au Résidence Palace) pour défendre son siège et renforcer la dimension politique de l’Europe au détriment de son inclinaison bureaucratique symbolisée par Bruxelles. Ne pas performer dans les affaires législatives à Bruxelles et réclamer des moyens financiers additionnels tout en espérant liquider le siège de Strasbourg comme certains le souhaitent, franchement, il fallait le faire !

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