Daniel Gueguen

Crise de l’UE.

De l’autorité et des valeurs pour recréer un « vivre ensemble » européen

 

La réaction de Jean-Claude Junker sur la tuerie de Nice est éclairante. Dans Le Soir, le Président de la Commission déclare : « On en est à se demander quand ça va s’arrêter. » Depuis des mois, je le dis et je le répète, le Président de la Commission n’est pas un leader, c’est un commentateur.

Cette même absence d’autorité vaut pour le Brexit. Ce n’est pas Bruxelles qui met la pression sur Londres pour une sortie rapide et équitable de l’UE, mais Londres qui dicte le tempo ! La presse souligne la dureté du nouveau Premier Ministre et du négociateur en chef David Davis; le rapport de force avant même le début des négociations est dans le camp de celui qui part, pas de ceux qui restent. Un comble !

L’actuelle faiblesse de la Commission trouve son origine dans la faiblesse du chef qui contamine les échelons inférieurs et crée des structures parallèles où chacun agit pour son compte, pour la promotion de ses intérêts personnels. Supposée disparaître sous l’ère Juncker, la gestion en silo qui laisse à chaque Direction générale une autonomie sans contrôle persiste, détruisant le peu qui restait de collégial au sein de la Commission.

Comment d’ailleurs avoir de l’autorité quand on oublie ses propriétés. Junker en Chine au lendemain du Brexit ce n’est rien d’autre que regarder ailleurs quand la maison brûle.

 

Absence d’autorité et absence de valeurs

L’embauche de Barroso par Goldman Sachs n’est pas illégale, mais elle dénote une cruelle absence de valeurs. Mais il est vrai que pendant les dix ans de son mandat, l’ancien Président de la Commission a démontré une performance au plus bas de l’échelle des valeurs. Fort avec les faibles, faible avec les forts, tel il fût, tel il reste. Manque d’autorité, perte de valeurs sont jumelles et alimentent ce vaste courant eurosceptique qui, devenu dominant, menace de tout emporter.

Absence d’autorité et absence de valeurs sont un terreau particulièrement favorable à l’émergence d’une Europe bureaucratique au détriment d’une Europe politique. Les chefs regardant ailleurs, s’occupant de leurs médiocres intérêts, la maison n’est plus tenue. Elle n’est plus que baronnies où – comme je l’ai écrit voici plus de cinq ans dans « Comitologie, le pouvoir européen confisqué » – « le plus petit fonctionnaire européen est devenu le maître de l’Union ».

La lecture d’un livre récent sur Jacques Delors « L’homme qui ne voulait pas être roi » rappelle dès ses premières lignes comment sous son autorité le système était tenu : des priorités, une méthode, une solidarité d’équipe et des procédures uniformes dans la pratique institutionnelle. Sans méthode l’Union dérive au fil de l’eau. Faire revivre la méthode communautaire est une nécessité.

 

Redonner aux européens le désir du « vivre ensemble »

Malgré le Brexit les gains électoraux des anti-européens, je reste convaincu qu’une forte majorité de la population reste favorable à la poursuite d’une construction européenne. Mais tout en étant pro-européens, ils s’élèvent contre l’Europe bureaucratique et libre-échangiste qui leur est proposée depuis 15 ans. Cette frange des « europhiles critiques » vote de plus en plus avec le camp des eurosceptiques pour la simple raison qu’ils désespèrent d’une Europe vouée au grand business, aux inégalités sociales et aux règlements techniques abscons.

Il faut donc redonner du sens. Et l’une des façons de redonner du sens consiste à positiver les antagonismes au lieu de les subir. Certains politiques à l’avant-garde des réflexions pour une redynamisation de l’Union, des analystes, l’un ou l’autre think-tank sont unanimes à proposer une Europe différenciée : Europe à deux cercles, Europe à la carte, peu importe le nom.

Retenir cette notion d’Europe « à deux vitesses » redonne du sens en permettant à ceux qui le souhaitent d’aller de l’avant dans une logique d’intégration et aux autres d’aller plus loin dans une logique strictement marchande plus proche de leurs convictions et de leur culture ; tout en restant unis dans une grande famille européenne dont on voit bien que personne ne veut sortir. Le vote britannique n’exprime rien d’autre que cela.

Mais l’édification d’une Europe à deux vitesses exige de l’audace et de l’autorité car elle exige une évolution institutionnelle et conceptuelle de l’Union. C’est sans grande difficulté que le Parlement européen pourrait s’adapter à l’Europe des deux cercles en siégeant tantôt comme un Parlement réduit aux pays de l’Eurozone, tantôt comme un Parlement réunissant les 28, voire à terme de nouveaux pays car cette nouvelle structure à deux étages permettrait l’entrée dans l’Union rénovée de nouveaux pays. Le premier cercle serait d’ordre régalien ; la seconde limitée à la facilitation des échanges au sein d’un grand marché. Commission et Conseil seraient réorganisés à l’identique.

Le Brexit voté, chacun sent confusément l’urgence d’éviter l’irréparable. Ce n’est donc pas une sortie définitive qu’il faut négocier, mais c’est un Plan B qu’il faut créer comme élément de solution, mais surtout comme sursaut d’espoir pour des populations en attente de signes positifs et concrets.

 

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