Daniel Gueguen

La « post-vérité » est une pratique où les faits objectifs s’effacent devant des mensonges ou des demi-vérités. La « post-vérité » s’applique aussi aux situations où l’émotion l’emporte sur l’analyse. Avec la « post-vérité » la vérité et les faits ne sont plus primordiaux. Déformer la réalité, présenter des données subjectives comme des réalités objectives devient un nouvel outil d’influence.

 

La crédibilité de l’information en danger

Toute information peut être manipulée. A distance votre profil peut être modifié sur les réseaux sociaux. Des attaques venues dont ne sait où peuvent affecter fortement et durablement votre honorabilité et la crédibilité de vos entreprises. Plus que jamais la plus extrême prudence s’impose dans toute action de communication.

La « post-vérité » exige aussi une attention accrue à la fiabilité des sources. D’où vient l’information ? Est-elle confirmée ? Gros lecteur, je suis souvent étonné du manque de rigueur journalistique. Manque de relecture conduisant à des erreurs de chiffres grossières ; absence d’esprit critique incitant parfois à une culture du copié-collé ; faiblesse de culture générale favorisant l’acceptation de positions officielles sans autre questionnement. Le « politiquement correct » en vigueur dans la Brussels bubble est un facteur aggravant de la « post-vérité » car il réduit au minimum rigueur d’analyse et esprit critique.
Le danger de la « post-vérité » vaut pour l’information à court terme et à long terme. La « post-vérité » a pour ambition de nous emmener là où l’on veut que l’on aille. Sans que l’on se pose de questions. « On » peut être n’importe qui désireux de faire passer pour objectif, exact et fiable une information qui ne l’est pas. Dans certains cas, les émetteurs savent que leurs informations sont fausses. Dans d’autres cas, les émetteurs pensent que leurs informations sont justes car elles correspondent à leurs convictions, mais elles ne sont pas pour autant objectivement fondées.

 

Abattoirs et perturbateurs endocriniens,
deux exemples typiques de la « post-vérité »

Dans la « post-vérité », la force de l’image est redoutable. Un seul animal qui souffre sur une chaîne d’abattage et c’est tout le secteur des abattoirs qui est attaqué et n’ose pas répondre ! Pendant ce temps des dizaines de milliers de bovins sont égorgés selon le rite Halal, occasionnant d’intenses et de longues souffrances aux animaux, sans que personne n’y trouve rien à redire.
Le dossier des perturbateurs endocriniens et d’une autre nature. Honnêtement quelle personne de bonne foi peut estimer être objectivement informée sur ce dossier complexe. Chaque camp assène sa vérité basée sur les études scientifiques que l’autre camp dénonce. Qui a raison ? Qui a tort ? Mystère ! Mais la tendance générale de l’opinion consiste à penser que les perturbateurs endocriniens sont définitivement dangereux.
Le summum de la « post-vérité » a été récemment atteint par une fonctionnaire de la DG Energie, Mme Marie Donnelly, selon laquelle « la Commission doit tenir compte de l’opinion publique (…) même lorsque les citoyens ont tort. » Dès lors que l’autorité publique se réfugie dans la démagogie, sur des éléments subjectifs et émotionnels, il ne saurait être question de bonne gouvernance.

 

Quelles conséquences sur le lobbying européen ?

L’on ne dira jamais assez que le lobbying européen connait depuis plusieurs années une transformation radicale que bien peu de lobbyistes ont intégré dans leurs organisations et dans leurs méthodes. Première transformation : l’apparition d’une dimension juridique dans l’analyse d’un dossier. Auparavant standardisé, le lobbying européen devient ad-hoc avec autant de procédures que de cas. Deuxième transformation : la communication. L’élaboration de position papers pratiquée depuis des décennies est obsolète. Plus le cas est compliqué, plus il faut faire simple, entrer dans le story telling, les réseaux sociaux, la transmission à la fois concrète, instantanée et personnalisée d’informations.
Mais la troisième transformation est la plus importante. Elle est directement liée à la « post-vérité ». Reprenons le cas des abattoirs. Leur image est injustement dégradée, mais ce n’est pas une campagne classique de relations publiques qui va l’améliorer. L’impact des images est si fort que seule l’élaboration d’une stratégie européenne globale du secteur pourra au terme d’une action qui prendra des années lui permettre de retrouver sa crédibilité et la confiance du consommateur. Déjà sous éclairage sociétal et médiatique négatif depuis la crise de la vache folle en 1996, le secteur européen des abattoirs en est resté au business as usual, dans un lobbying d’un autre siècle où les mots « engagements sociétal » et « communication » sont ignorés.
Même chose pour les perturbateurs endocriniens ou les pesticides. Lutter front contre front à coup d’études scientifiques systématiquement dénoncées par la partie adverse n’a aucun sens. Ici, c’est le système qu’il faut changer afin que les scientifiques ne soient pas exploités selon leur appartenance à un camp ou à un autre. Il faut agir pour que la Science (avec une majuscule) soit reconnue comme la base objective de décision. Si ce n’est pas le cas alors l’absence de confiance demeurera entre la puissance publique, les industries et la société civile pour le plus grand malheur de la société européenne. Nous continuerons à régresser jusqu’à perdre toute compétitivité au niveau mondial dans les domaines aussi fondamentaux que l’alimentation, l’énergie et la santé.
Dès lors, le lobbying n’est plus seulement un outil d’influence au sens négatif du mot. Il devient un véhicule pour adapter la gouvernance aux changements économiques, scientifiques et sociétaux. Face à une situation de blocage où les autorités publiques ne peuvent ou ne veulent réformer en profondeur une gouvernance européenne défaillante, il appartient aux stakeholders de s’y substituer. Le leadership peut venir de la société civile ou de l’industrie, mais dans les deux cas, il leur appartiendra d’imaginer un système décisionnaire plus objectif et plus efficace, de créer de la confiance, puis d’entrer dans une vaste opération de conviction et d’engagements. Les mots-clés sont ici : action à long terme, vision globale, valeurs et leadership.

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