Daniel Gueguen

Philosophe majeur, Nietzsche écrit dans les années 1880 :

« Notre époque est une période d’excitation, et c’est précisément pourquoi ce n’est pas une période de passion ; elle s’échauffe constamment parce qu’elle sent qu’elle est froide – au fond, elle gèle. »

C’est tellement vrai que notre Europe gèle et même se congèle en cette année 2017. Nous sommes aux antipodes de la « puissance créatrice humaine » promue par Nietzche.

L’avenir de notre société européenne laissée aux mains des activistes

En 2005 dans mon livre Lobbying européen je consacrais un chapitre entier à l’organisation et à la stratégie des ONG. J’écrivais, notamment, que « pour de nombreuses raisons (crédibilité, communication, capacité de décision, gestion par projet), les ONG ont gagné une influence considérable à Bruxelles. Pour être précis, l’influence moyenne d’une ONG est supérieure à celle d’une association professionnelle. »

12 ans plus tard, ce sont les ONG qui dictent l’agenda de l’Union européenne. Mais alors que l’expression de la société civile dans le débat démocratique est essentielle, ce sont les franges activistes des ONG qui sont à la manœuvre pour ramener l’Union européenne à l’époque de la marine à voile et des trains à vapeur. Le dossier du glyphosate s’inscrit dans cette perspective.

Mais que font les agriculteurs ? Ils font du lobbying « en râteau » : le maïs, d’un côté ; la betterave, d’un autre ; les céréales, d’un troisième. Fruits, légumes et vigne, laissent les grandes cultures en première ligne car ces utilisateurs de glyphosate n’aimeraient pas que ça se sachent. Contrairement aux ONG qui utilisent les racines locales, les syndicats agricoles sont incapables d’exploiter le réseau des 12 millions de familles qu’ils représentent en Europe.

Mais que fait l’industrie ? Le secteur des pesticides confond relations publiques et lobbying, lesquels n’ont rien en commun. La dernière lettre adressée en catastrophe aux « Chers décideurs » et clairement rédigée par des communicants , constitue le summum du mauvais lobbying. Depuis 15 ans, les ONG savent personnaliser leurs courriers, les cibler, les actualiser. En lobbying, le facteur personnel l’emporte sur les budgets de communication.

Mais que font l’EFSA et l’ECHA ? Tout comme la FDA (Food & Drug Administration) aux USA et l’Agence de toxicologie du Japon, l’Agence Européenne pour la Sécurité des Aliments et de l’Agence Européenne des Produits Chimiques sont favorables au glyphosate. Leurs avis sont niés quotidiennement et leurs experts bafoués. Qui les défend ? Personne ? Se défendent-ils eux-mêmes ? Pas davantage.

Mais que fait la Commission européenne ? Dotée du pouvoir d’initiative, de rédaction et d’exécution, la Commission fait ici profil bas organisant tant bien que mal un plus petit commun dénominateur. Alors qu’elle dispose du droit de décider quand les Etats membres sont divisés, elle tente par tous les moyens d’échapper à cette responsabilité. Car si la Commission aime le pouvoir, elle n’aime pas la pression.

Mais que font les journalistes ? Leur seule excuse est que les processus de décision pour les pesticides et autres produits phyto-pharmaceutiques sont complexes et difficiles à comprendre. Les journalistes leaders sur ces dossiers sont clairement des activistes dont les autres journalistes reprennent les arguments en boucle sans aucune analyse personnelle, ni esprit critique.

Pour revenir à Nietzche, il manque à tout cela la « puissance créatrice humaine », c’est-à-dire la capacité de s’extraire de la vision caricaturale (noir ou blanc) où ces dossiers s’enferment. L’Europe frileuse se méfie de la science. « Même fondées sur le science, les décisions ne peuvent être que politiques » écrit Le Monde – très souvent mal inspiré sur ces sujets – dans son éditorial du 27 octobre. C’est ce qui s’appelle marcher à contre-sens de l’Histoire, de la société, de l’esprit et de la lettre des Traités européens.

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