Daniel Gueguen

Une supplique, une lettre ouverte, un article de blog sont des contributions bien modestes. Que puis-je produire d’autre, je ne suis qu’un praticien. Mais pour les affaires européennes être un patricien n’est pas dévalorisant. Car un praticien est justement à même d’analyser ce qui va et ce qui ne va pas dans le fonctionnement de l’Union européenne.
Votre projet est délibérément européen et vous travaillez à une coalition de leaders capables de refonder l’Union. Vu du « quartier européen » où nous travaillons chaque jour, nous voyons dans nos entourages, nos relations, nos clients une volonté pro-européenne jamais démentie, mais accompagnée d’une insatisfaction majeure sur la façon dont l’Union européenne est gouvernée. Beaucoup découragés tombent dans l’euro-scepticisme ; nous nous considérons comme des « critical europhiles », des pro-européens critiques.

Des motifs concordants d’insatisfaction

Premier sujet d’actualité, l’affaire Selmayr interpelle. Comment une telle opacité est-elle possible ? Un secrétaire général qui démissionne en catimini, d’un jour sur l’autre, sans préavis. Un chef de cabinet qui, bousculant toutes les règles, devient secrétaire général. Un Jean-Claude Juncker qui lie son sort à celui de son subordonné ! Un Président de la Commission qui impose un secrétaire général à son successeur ! Mais comment peut-on tolérer un tel bazar, une telle atteinte à la dignité de l’Union.
Monsieur le Président, il est des choses que vous pouvez penser, sans pouvoir les dire. La dégradation de l’autorité du Président de la Commission en fait partie. Delors, Santer, Prodi, Barroso I et II, Juncker, … la glissade est vertigineuse ! Mais à défaut de le dire, vous pouvez agir. Ce ne sont pas les bons candidats qui manquent. Leur profil est assez facile à établir : il est à l’exact inverse du titulaire du poste actuel : plutôt une femme, plutôt jeune, plutôt pas ancienne Première Ministre, pas mêlée à d’anciens obscurs combats, dynamique, engagée, à temps plein et centrée sur l’essentiel : faire tourner la machine communautaire.

Regarder de haut, mais soigner les détails

Votre conférence à la Sorbonne a donné de vous l’image d’un penseur de l’Union européenne et de l’Europe dans le monde. Mais à Strasbourg, tout en rappelant la nécessité que la monnaie unique exige un approfondissement de l’Union, vous pourriez utilement souligner qu’il faut d’abord permettre aux Institutions de fonctionner correctement. Le Traité de Lisbonne supposé simplifier a, en réalité, tout complexifié, créant des procédures obscures, des exceptions, des dérogations, des cas particuliers. L’élection du Président par les Spitzenkandidaten, la généralisation des trilogues, la nouvelle comitologie, les actes délégués, tout ceci doit être repensé, simplifié, rendu transparent.

Avec la dilution de l’autorité du Président de la Commission, c’est la méthode communautaire qui disparait. Le Collège des Commissaires n’est plus un Collège ; la procédure inter-services jadis si importante devient virtuelle, chaque Direction générale tenant avant tout à son autonomie. La primauté du Conseil européen affaiblit le Conseil des Ministres. Et la Commission faute d’autorité à sa tête se soumet à des instructions venues d’en haut. Le Parlement lui-même n’est pas exempt de reproches en se limitant à ratifier sans débat les compromis issus des trilogues.

Et puis il y a Strasbourg, …

On a toujours dit que le fonctionnement des Institutions était peu coûteux. C’est de moins en moins vrai. Avec ses agences la Commission s’est alourdie et le Parlement européen dispose d’un budget pharaonique proche de 2 milliards € par an. On accuse Strasbourg de gaspillage sans d’ailleurs en fixer le montant. Rassembler toutes les Institutions à Bruxelles n’est pas une solution. Au contraire, il rendrait plus visible, plus palpable, la gouvernance inefficace de l’Union. Bruxelles doit gérer la bureaucratie avec plus de transparence et de simplicité. Strasbourg doit magnifier l’Europe visionnaire et regrouper en son sein tout ce qui touche à la législation, la prospective, l’Union en devenir, … Améliorer la gouvernance de l’Union consiste aussi à offrir une bouée de sauvegarde aux britanniques en passe de se noyer avec le Brexit.

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