Daniel Gueguen

La semaine passée, le magazine américain Newsweek consacrait sa couverture à Emmanuel Macron « the last man standing ». Expression que l’on pourrait traduire par « le dernier porteur du souffle européen ». Certes, mais dans une Union européenne à la recherche de sens, la frontière entre leaders et followers semble s’inverser.

Curieusement les leaders correspondent à des catégories, à des groupes. A l’inverse, les followers sont plutôt des individus. L’Union européenne semble drivée par des courants d’opinions qui sont subis (et non impulsés) par la classe politique.

Les Eurosceptiques vainqueurs des élections européennes de mai 2018

Aujourd’hui ils sont environ 170 soit 22% des députés européens. On peut estimer la prochaine cohorte des « anti-système » à 250, soit 1/3 du Parlement de Strasbourg à sièges constants. Seul avantage, un tel recul des partis « de gouvernement » mettrait un terme définitif à la fâcheuse expérience des spitzencandidaten.

Egalement dans le groupe des leaders, les « activistes » soit la branche la plus radicale des ONG ; anti-glyphosate, anti-OGM, anti-viande, anti-science, … Avec leurs convictions, leur maîtrise des réseaux sociaux, leur violence à peine cachée, ce sont eux qui dictent l’agenda communautaire. Ils conduisent les politiques à des compromis laxistes, des demi-mesures, des positions molles.

Troisième catégorie : les bureaucrates. Ils sont partout. Tout est compliqué. Au niveau national comme à celui de l’Union le pouvoir glisse du politique vers le bureaucratique. Les technocrates sont confortés dans leur main-mise règlementataire par des processus de décision devenus incompréhensibles.

Au premier rang des followers, le Président de la Commission et son collège.

L’esprit du Traité de Lisbonne a été de maximiser le pouvoir des Institutions : avec le Conseil européen, il associe les chefs d’Etat ou de Gouvernement aux grandes orientations communautaires ; il élargit les compétences du Parlement et accroit le rôle de la Commission pour les actes délégués et les mesures d’exécution.

En pratique, l’inverse s’est produit. Avec 9 ans de recul, on peut mesurer combien les Institutions se sont affaiblies : le Conseil Européen qui a pris la main sur tous les dossiers, utilise la Commission comme un simple secrétariat. Bien que composée de personnalités fortes, la Commission subit ce joug sans résister. Nul ne remet en cause le président Juncker, car sans doute choisi pour être faible. Le Parlement paresseux dans son activité législative élargit à tous ses dossiers la pratique des trilogues, système anti-démocratique s’il en est.

Détentrice du monopole de l’initiative législative, la Commission supposée être le moteur du « véhicule Europe », se réfugie dans un confortable suivisme des orientations plus ou moins claires du Conseil Européen.

La « Commission de la dernière chance » – 2019 – 2024

Les discours du Président Macron à la Sorbonne, puis à la remise du Prix Charlemagne ont soulevé l’enthousiasme : enfin un vrai pro-européen. Mais les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Trop de dispersion. Trop peu de délégation. Et une analyse de l’Union européenne trop datée.

S’il est un reproche que l’on peut à bon droit (mais avec respect pour son action) lui adresser est d’avoir limité ses analyses à une vision géo-politique de l’Union. A cette méthode globale intéressante, quoique trop française dans son expression, il aurait fallu ajouter un volet immédiatement opérationnel.

Comme il a été rapidement esquissé, l’exécutif communautaire ne fonctionne plus. Il s’est alourdi, bureaucratisé et déresponsabilisé. Sans devoir modifier les Traités beaucoup peut être fait pour simplifier, alléger, responsabiliser la Commission. Ce chantier a été oublié au faux prétexte que la Commission Juncker est sur sa fin (il lui reste 14 mois d’activité !). Ce souci d’améliorer la performance vaut aussi pour les co-législateurs Conseil et Parlement.

Jean-Claude Juncker lors de sa première audition au Parlement a décrit son équipe comme la « Commission de la dernière chance ». A la nomination du Président Thorn (1981-85) on le disait déjà. Mais avec le soutien du tandem Mitterrand-Kohl, de l’Acte unique de 1987 et du marché unique (92), les Commissions Delors (1985-95) ont sû trouver des solutions. Il ne faut donc pas être exagérément pessimistes. Mais il est clair que la prochaine Commission (2019-2024) sera celle de la dernière chance.

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