Daniel Gueguen

Comme au plan national, le lobbying européen fait désormais partie des « forces occultes ». Depuis longtemps « on » s’en méfie. Aujourd’hui « on » le combat. Si ça continue « on » va l’interdire. Qui est « on » ? Les gens ? Les media ? Les politiques ? La société dans son ensemble ? Avec dans ce climat de grande hostilité, un focus sur les « mauvais lobbyistes », laissant par là-même à penser qu’il y aurait des « bons lobbyistes ». Essayons d’y voir clair !

En 1990, je me souviens être intervenu au public hearing organisé au Parlement européen sur la « codification » du lobbying par le député Marc Galle. Déjà le sujet passionnait, le jour du hearing la rue Belliard (par laquelle on entrait au PE) était noire de monde et la salle bien trop petite. Trente ans plus tard, où en est-on ? Nulle part ! Il a fallu des années pour transformer le registre de la transparence longtemps facultatif en quelque chose d’obligatoire. Mais ce registre est insuffisant faute de contrôles effectifs et de sanctions appropriées. Reglémenter le lobbying devient une urgente priorité.

La « Représentation D’intérêts » Partie Intégrante Du Processus De Décision Communautaire

Il n’est pas un dossier européen sans qu’existe une structure d’échanges, de dialogue et de concertation entre les Institutions et la société civile. Dénommés parfois Groupes d’experts, les Comités consultatifs, Groupes de dialogue civil et Groupe de dialogues social sectoriels sont des forums officiels où les représentants d’intérêts (industrie, ONG , consommateurs, syndicats) sont informés en amont par la Commission et appelés à faire connaître leurs positions. On peut appeler cela de la médiation, de l’advocacy ou du lobbying selon le degré d’écoute des uns et des autres.

Il n’est pas non plus un dossier européen qui n’exige un apport d’expertise. Fût-il compétent, le fonctionnaire de la Commission, le député européen ou l’attaché à la Représentation permanente n’est pas nécessairement un expert. Ou pas suffisamment. Donc il se renseigne. Auprès des associations professionnelles européennes, des ONG spécialisées ou des experts reconnus. Clairement à Bruxelles, la première distinction entre bons et mauvais lobbyistes est un critère de compétence et de crédibilité.

L’influence repose-t-elle sur le « quantitatif » ou sur le « qualitatif » ?

Le cliché largement diffusé est clair : le « mauvais lobbyiste » a de gros moyens financiers. Ses réseaux d’influence sont innombrables (associations professionnelles, avocats, consultants, media, …). Tous ces relais lui offrent de multiples contacts avec le haut establishment de la Commission, du Conseil ou du Parlement. Combien de fois n’ai-je participé à des conférences où l’influence était mesurée en termes statistiques du genre : « L’industrie a vu 5 fois le Commissaire et mon ONG aucune ». Ceci n’a aucun sens. Le pouvoir à Bruxelles est depuis le Traité de Lisbonne un pouvoir « par le bas » où la multiplicité des contacts à très haut niveau est plus un handicap qu’un avantage.

L’honnêteté conduit à reconnaître « qu’en moyenne » les ONG sont dans leur lobbying (car ce sont aussi des structures de lobbying) beaucoup mieux équipées que les associations professionnelles dont la perte d’influence devient abyssale. Dotées de moyens importants et d’équipes très diplômées, elles sont spécialisées et coordonnées en pôles thématiques. Ont – au niveau de leur dirigeant – un leadership supérieur. Maîtrisent à la perfection les réseaux sociaux et la communication en général. Et elles savent utiliser les nouvelles procédures à leur avantage (droit de pétition, initiative citoyenne, droit de veto, …). Pour les « nouvelles technique d’influence » les ONG sont dans le pro-actif et l’industrie dans le défensif. Elles ont un coup d’avance.

Etre un trend setter ou un trend follower ?

L’antagonisme majeur entre ONG et industries trouve son origine dans les dossiers ayant fait l’actualité communautaire : les OGM, le glyphosate, les pesticides, les énergies conventionnelles, l’agriculture, l’alimentation, la santé, le bien-être animal, … Pour résumer : les ONG accélèrent, les industries freinent !

La vérité est que le monde est en profonde mutation. Les lanceurs d’alerte sont un bienfait car ils annoncent des vérités que l’on voulait garder cachées mais dont chacun pressentait qu’elles portaient une part de vérité. Greta Thunberg peut agacer. Mais il est désormais clair que le changement climatique est un enjeu majeur.

Ici deux camps s’affrontent : les trend setters qui exigent le changement TOUT DE SUITE souvent avec force clichés, manifestations et hurlements. Et les trend followers qui demandent du temps pour adapter leurs modèles économiques et les process industriels. En poussant au maximum leur avantage les ONG asphyxient l’adversaire. Au lieu d’argumenter, de plaider, d’échanger, de dialoguer, … le risque est grand de voir gagner celui qui crie le plus fort, qui exagère le plus, qui caricature encore plus,…

Mais si l’on continue ainsi l’Union européenne va régresser, aller vers des modèles dépassés, se replier sur soi, privilégier un principe de précaution souvent excessif aux nouvelles technologies. Les ONG – sauf leur volet activiste – sont devenus techniquement crédibles. Industrie et ONG doivent refaire connaissance du sommet de la pyramide à Bruxelles jusqu’au niveau le plus local. Il n’est pas d’autre choix.

Conclusion : Dans mes premiers écrits sur le lobbying européen, j’avais coutume de dire qu’un « bon lobbyiste est celui que la Commission (ou le PE, ou le Conseil) appelle plus souvent que lui-même ne les contacte ». C’est à celà qu’il faut revenir. Etre un bon lobbyiste c’est avoir une crédibilité reconnue, c’est-à-dire une crédibilité partagée.

Daniel Guéguen

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