Daniel Gueguen

L’opposition de 10 Etats membres et les critiques de la consultation publique conduiront à une révision du projet d’acte délégué. Mais il reviendra à la Commission d’y apporter une dimension pédagogique si elle veut convaincre l’économie réelle du bien-fondé de la taxonomie.

Il faut lire les grands romanciers pour bien comprendre son temps. Dans 1984, George Orwell met en scène trois régions totalitaires qui se partagent le monde : Eurasia, Estonia et Océania. Comme outil de domination les dirigeants de Océania ont inventé une langue, une « novlangue », en anglais « newspeak ».

Le principe de la novlangue est que plus on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on réduit les finesses du langage et moins les gens sont capables de réfléchir. Comme l’écrit Wikipédia : « C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression d’idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation critique, l’objectif ultime étant d’aller jusqu’à empêcher l’idée même de toute critique. » Avec le dossier Taxonomy, nous y sommes !

 

Peu de vocabulaire, mais beaucoup de mots, de phrases, de pages, …

Quand j’ai commencé à m’intéresser au dossier Taxonomy j’ai été interpellé par le volume des textes rédigés par la Commission : le Rapport technique sur la taxonomie compte 420 pages, le projet d’acte délégué et ses deux annexes 500 pages, le FAQ (Frequently Asked Questions) 150 pages ! Mais plus je lisais ces textes et moins je les comprenais. Manifestement je n’étais pas le seul à me sentir impuissant devant un tel torrent bureaucratique. Quand j’interrogeais autour de moi, mes contacts se divisaient en deux catégories : ceux satisfaits de ne pas être inclus dans le projet d’acte délégué et ceux mécontents d’y être, mais personne n’était capable de m’expliquer précisément pourquoi ! Les uns étaient trop techniques, les autres trop généraux, …

J’y voyais le résultat de cette novlangue, de ce newspeak, tellement théorique, tellement virtuel et surtout tellement incompréhensible. Mon désarroi augmenta d’un coup lorsque je découvris que tous ces documents, y compris le projet d’acte délégué et ses annexes n’existaient qu’en une seule langue, en anglais. Il arrive aujourd’hui que des actes Délégués ne soient traduits qu’après leur adoption par la Commission. C’est tout à fait inacceptable, mais plus encore pour un sujet aussi important et aussi controversé. Evidemment traduire 500 pages en 24 langues soit 12.000 pages (!) conduit rapidement à une impasse bureaucratique. Mais la solution existe. Il suffit de faire plus court, moins technique, plus conceptuel.

Ainsi oblige-t-on chacun à prendre connaissance de tous ces textes en anglais et à répondre en anglais quelle que soit sa langue maternelle et sa capacité linguistique. Or Orwell a raison quand il écrit que la pensée fonctionne au regard du vocabulaire disponible : grande connaissance lexicale = grande capacité d’analyse et de commentaire ; faible capacité lexicale = réponse ponctuelle sans vision globale du problème.

Tout est ainsi conçu pour qu’une critique d’ensemble du projet taxonomie soit rendue impossible et pour que les critiques « de détails » se noient dans la masse des autres critiques « de détails » sans espoir de changer la direction d’ensemble.

 

Reprendre le dossier par le commencement : expliquer en mots simples le pourquoi et le comment

En toutes choses malheur est bon. La démission du Commissaire irlandais a conduit à la nomination d’une nouvelle responsable des services financiers au sein du Collège. Venu d’autres horizons et journaliste de formation, Mme Mc Guinness aura, je n’en doute pas, le souci de s’intéresser à la méthodologie et à la pédagogie du dossier.

Il appartient à la Commission de démontrer que son projet Taxonomy n’est pas qu’une construction virtuelle et qu’il est en lien avec l’économie réelle. Pour ce faire, beaucoup de choses doivent être reprises à la base en s’efforçant de créer de la transparence et un climat de confiance entre la DG FISMA et les secteurs économiques non financiers. Et pour ce faire, il faudra du temps.

La date du 1er janvier 2022 comme date limite d’entrée en vigueur du premier des actes délégués à adopter ne résiste pas à l’analyse. La règlementation ne doit pas être quantitative, mais qualitative. Elle doit être utile et non punitive. En cette période de crise sanitaire et de relance de l’économie européenne, l’urgence n’est pas à la taxonomie. Prenons le temps d’adapter un système intéressant dans son objectif, mais inconsistant dans ses modalités pour en faire un instrument utile aux entreprises dans leur long cheminement vers une économie décarbonée. Du concret, encore et toujours du concret, … Et moins de mots !

Daniel Guéguen

 

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